Dans l’enfer des camps nazis

Au cours de son séjour à la prison de Fontainebleau du 15 janvier 1944 au 5 mars, le père Jacques « ne connaît qu’une loi : celle de l’Evangile et de la charité ». Il ne désire pas être libéré car dit-il :« Il faut des prêtres dans les prisons, si vous saviez… »

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Le 6 mars, il est transféré vers Compiègne où il restera jusqu’au 28 mars. Il comprend qu’il doit donner sa vie pour ceux qui souffrent :« Je ne veux pas partir, il y a trop de malheureux, trop de souffrances ; je le sens, il faut que je reste ! » Là, il prie, il donne des conférences où tous se pressent. Comme l’évoque un témoin : « C’était alors une consolation de nous enrichir en écoutant le Père Jacques… Il y avait autre chose encore : un grand souffle de vérité et cela, je crois, c’était encore plus important que l’exposé lui-même si instructif … »

Le 28 mars, il est déporté au camp de Neue Breme, près de Sarrebrück, où les détenus sont condamnés à mourir d’épuisement dans les plus brefs délais. Sur les cinquantes membres du convoi du Père Jacques, seuls sept seront encore en vie le 20 avril.

Témoignage du Colonel de Bonneval :
De notre séjour à Neue Brem, que dire ? Ce fut notre premier contact et quel contact ! avec l’univers concentrationnaire.
Arrivés au petit matin, le jour se levait à peine , nous restâmes alignés au garde-à-vous jusqu’à 17 heures, entourés par une meute de jeunes S.S., gourdins au poing, ne ménageant ni insultes, ni les coups. Ce camp ? Imaginez, dans les faubourgs de Sarrebrück, un carré d’environ 200 mètre de coté entouré de fils de fer barbelés et électrifiés. A chaque angle, s’élevait un mirador avec une sentinelle et une mitrailleuse braquée sur l’intérieur.
Sur le côté droit, une sorte de cage où l’on voyait, accrochés au grillage, deux ou trois squelettes vivants, nus et hurlants dans une langue incompréhensible. C’étaient, s’empressèrent de nous dire nos gardiens, des Russes qui avaient tenté de s’évader. Ils étaient là pour servir d’exemple avant d’être pendus. Ils ne recevaient aucune nourriture ni boisson. Plus loi, au fond, un cortège de pauvres hères squelettiques qui, sous les hurlements et les coups des S.S., transportaient deux à deux des tinettes débordantes et puantes. Plus loin, à gauche, des baraques en bois aux fenêtres desquelles apparaissaient des visages livides et apeurés.
Au milieu de la cour une fosse carrée remplie d’une eau verdâtre et à moitié gelée, dans laquelle se débattaient, tentant vainement de sortir, malgré les coups de bottes des S.S. se tordant de rire, des êtres informes au crâne rasé sur lesquels coulait une vase noirâtre et parfois sanguinolente. Autour de ce bassin, en rang par cinq, un cortège d’êtres famélique tournait en rond, encadrés par d’autre S.S. brandissant des manches de pioche et des «goumis» et cognant à tour de bras sur les malheureux qui s’effondraient.
Nous regardions atterrés et les larmes aux yeux. Et puis, nous nous intégrâmes dès le soir dans cette univers démentiel et dans cette ronde sans bute et sans fin. Tout au plus, devrais-je préciser que le R.P. Jacques, encore revêtu de sa robe de bure brune et les pieds nus dans ses sandales, était toujours placé par nos bourreaux en avant du premier rang. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Il subissait avec un calme, une dignité, un courage sans failles, les avanies, les sarcasmes, les sévices, les brutalités auxquels nous étions soumis à longueurs de journées alors que, en rang par cinq, sans arrêt, nous tournions au pas cadencé autour du bassin central. Les uns après les autres nous y étions précipités, le Père Jacques le premier, sous les hurlements des S.S. à grands coups de bottes ou de rosses. Nous éprouvions le plus grand mal à en sortir, trempés, gelés, tandis que les coups pleuvaient, pour reprendre notre cirque dans la boue, la neige et le sang.
Nous sommes restés vingt-huit jours dans cet enfer. ∗
∗ Sur les 63 déportés arrivés de Compiègne, il restait alors 7 survivants.

Là l’horreur de la torture sadique défie toute imagination: procession infernale autour d’un bassin durant de longues heures, promenade sur les murets chargé d’une poutre de six mètres sur l’épaule, complètement nu, interdiction de parler.
Devant la saleté repoussante du block de l’infirmerie, le Père Jacques obtient l’autorisation de s’en occuper. « Il se dépensa sans compter. Il nettoya les malades un à un. Il fit un travail surhumain malgré les coups dont il était gratifié journellement. »

Devant la saleté repoussante du block de l’infirmerie, le Père Jacques obtient l’autorisation de s’en occuper. « Il se dépensa sans compter. Il nettoya les malades un à un. Il fit un travail surhumain malgré les coups dont il était gratifié journellement. »

Le père Jacques est transféré au camp de Mauthausen et à Gusen I, jusqu’au 5 mai 1944. Il appartient à la catégorie « Nacht und Nebel ». Il exerce clandestinement son apostolat en risquant sa vie. Il célébrera trois messes le jour de Pâques 1944. Voici quelques témoignages d’anciens déportés : « Nous n’avons jamais cessé de tenir haut l’esprit, de lutter contre cette »dépréciation « spirituelle qui courait le camp ;(…) parce que le Père Jacques était là, près de nous, aidant ceux qui n’en pouvaient plus, relevant ceux qui tombaient, donnant même son pain à ceux qui avaient faim (…). Sa présence était la preuve du Dieu Vivant ». « Notre volonté était de ne pas nous soumettre, de résister, de sauver l’homme ; survivre aussi par la volonté de témoigner qu’on pouvait, par son comportement, demeurer un homme, et le père Jacques nous y a aidé ».

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Entrée du camp de Mauthausen

Un autre déporté témoigne :  « Quand on rencontrait le Père Jacques, et particulièrement dans un camp de concentration comme cela fut mon cas, on n’avait plus honte d’être un homme. Alors que quand on voyait les SS, on pouvait avoir honte d’être un homme. C’était un homme qui vous réconciliait dans la guerre avec l’espèce humaine. »
Le Père Jacques posait un regard de compassion sur tous. A un compagnon qui lui déclare en parlant du paradis : « C’est SS, je pense quand même que nous ne les retrouverons pas là-haut ! » Il répond : « Vous n’en savez rien. Ce sont peut-être des malades et ils sont peut-être irresponsables. »

De Gusen, il écrit en mars 1945 sur le carnet d’un camarade :

« Par la Croix vers la lumière, Sans effusion de sang, il n’y a pas de Rédemption. Celui qui accomplit la vérité vient à la lumière. »Le père Jacques est de plus en plus faible, il doit s’aliter. Le 5 mai 1945, le camp est libéré par les américains. Transféré à l’hôpital de Linz en Autriche, le père Jacques s’éteint doucement sans un geste, sans un cri. « Pour les derniers instants, qu’on me laisse seul » : telles furent ces dernières paroles.