Le Père Jacques et le scoutisme

SdF_Croix_TrefleNé en 1900, Lucien Bunel est ordonné prêtre du diocèse de Rouen en 1925. Il consacre son ministère à la tâche de surveillant et professeur à St Joseph du Havre, directeur spirituel, aumônier scout et prédicateur dans des paroisses du Havre.
En 1931, Lucien Bunel entre au Carmel et prend le nom de Jacques de Jésus. En 1934, il fonde et dirige le Petit Collège à Avon (Seine-et-Marne). Il est déporté à Mauthausen en 1944 pour avoir caché 3 enfants juifs et être impliqué dans un réseau de résistance. Il meurt à Linz peu après la libération du camp par les Américains.
Louis Malle a fait de son histoire un film en 1987 : Au Revoir les Enfants. Il est honoré à Yad Vashem comme un Juste parmi les Nations. En 1997 s’est ouvert le procès de canonisation du père Jacques de Jésus. Son parcours reste fortement marqué par le scoutisme. En effet, la pédagogie proposée par Baden Powell est connue du Père Jacques. Il l’a étudiée, vécue, promue et s’en est inspirée lorsqu’il dirigea le Petit Collège d’Avon.

Au mois de février 1928, l’Abbé Bunel est nommé aumônier d’un troupe scoute. Il s’agit du groupe Saint-Thomas d’Aquin – 2e Le Havre dont les scouts portent un foulard vert avec une croix dominicaine dans la pointe. Cette troupe aurait été fondée en 1909 (avant les Scouts de France) par le Père Héret, dominicain, et dépend du patronage des Frères prêcheurs.
En 1920, le Père Héret est membre du Comité Directeur des Scouts de France. L’année suivante il fait adhérer trois troupes d’un coup, la 1re, la 2e et la 3e Le Havre, à la toute nouvelle fédération des Scouts de France.
Lorsque L’Abbé Bunel succède au Père Héret, les relations entre le groupe scouts et le couvent des Dominicains sont au plus mal. Lucien Bunel hérite d’un groupe en crise comme en témoigne Mme Breton, cheftaine louveteaux :

« Ballottés de part et d’autre, renvoyés des Dominicains qui nous trouvent encombrant, aux séculiers qui nous déclarent insoumis, nous perdons presque tout espoir de voir notre situation régularisée dans le Cadre des Scouts de France, lorsque l’idée me vient de faire appel au dévouement de M. l’Abbé Bouvier que je connaissais en lui demandant d’accepter d’être notre aumônier, du moins provisoirement. L’Abbé Bouvier ne peut pas : il a déjà trop de ministère, mais il me donne un conseil qui, selon lui, a bien plus de valeur que son acceptation : « Demandez donc M. Bunel : il a toute les qualités requises pour vous tirez d’embarras, et vous ne pouvez trouver ni meilleur aumônier, ni meilleur éducateur. »


L’enthousiasme de l’Abbé Bunel pour le scoutisme est immédiat. Il écrit en mars 1928 : « J’avais beaucoup de sympathie pour ce mouvement, mais depuis que je l’étudie plus à fond et que je le pratique, ma sympathie se change en admiration. Quel moyen puissant et efficace d ‘éducation complète pour les enfants et pour les jeunes gens… »
De leur coté, chefs, louveteaux et scouts ne tarissent pas d’éloge pour leur nouvel aumônier :
– « Sans hésitation, de tout son cœur il se donna entièrement et par sa grande bonté, très rapidement, il sut gagner l’amitié et la confiance de tous les garçons ; à tous il était sympathique et les scouts disaient : nous avons un chic aumônier.
– Nous les scouts, nous disions : « Le Père Bunel est un saint ».
Dans l’ouvrage de Philippe de la Trinité, le témoignage Mme Breton permet de constater combien l’Abbé Lucien Bunel avait su trouver sa juste place au sein de la meute louveteaux.
« jamais il ne dressa sa tente dans le camp ; il logeait toujours au presbytère et ne prenait que quelques repas avec nous. Il appréciait beaucoup les méthodes d’éducation scoutes et s’intéressait vivement à notre manière de les appliquer dans la Meute ; mais il ne voulut jamais empiéter sur le domaine des cheftaines, malgré notre désir de le voir le plus possible avec les enfants. »

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camp franco-britannique en Angleterre en 1928.

Le fait le plus marquant pour la troupe reste l’initiative de l’abbé Bunel pour permettre à ses scouts de participer à un camp franco-britannique en Angleterre. Pour financer ce séjour, les fonds manquent. L’Abbé  Bunel décide alors de vendre ses livres pour boucler le budget du camp.
Ainsi le 3 août 1928, le quotidien britannique The Times annonce qu’une « troupe de boy scout français du Havre est arrivé à Plymouth pour 10 jours de camp dans le Devon ».
La correspondance envoyé dès son retour d’Angleterre au journal La Croix par Lucien Bunel donne un aperçu de l’exceptionnelle expérience qu’il a vécu lui, ses scouts et les boys scouts britanniques.


Monsieur le Directeur,
Je reviens de camper en Angleterre avec 40 de mes boys-scouts : je ne rentre pas à vide, mais chargé d’impressions et de constatations qu’il sera peut-être agréable à vos lecteurs de connaître.
Avant mon départ, des confrères m’avaient quelque peu effrayé en me représentant un prétendu danger à faire camper nos troupes catholiques à proximité des troupes protestantes. « On habitue les enfants à penser que la religion est une chose secondaire et que le scoutisme est tout ». Je demeurais sceptique au fond de moi, et je continuais à penser que les catholiques peuvent lier connaissances et amitié avec des protestants, puisque c’est un moyen de leur montrer ce qu’est le catholicisme.
Je suis heureux aujourd’hui de constater que ce que je pensais était exact.
Nous avons vécu notre foi comme nous le faisons d’habitude en France, simplement mais dignement, célébrant la messe au camp le matin, priant avant les repas, et récitant le soir notre prière autour du feu de camp dans les dernières clartés des tisons qui s’éteignent. Notre piété surprit les Anglais le premier jour, puis ils se sentir bientôt émus, et j’entendis le chef de camp avouant à un reporter de Plymouth combien il était étonner de rencontrer une telle sincérité dans notre piété.
J’eus moi-même l’occasion de lier conversation plus intime avec ce chef de camp, professeur dans un collège secondaire de Plymouth, comme aussi avec d’autre scoutmestre anglais et protestants. Tout en parlant de choses et d’autres, je pus leur expliquer quelques-unes des joies du prêtre catholique, l’émotion qui nous saisit quand nous transformons le pain de notre messe au corps du Christ et que nous nous trouvons brusquement face à face avec Dieu. Cette révélations les touchèrent à un tel point que le surlendemain, à la fin du feu de camp, le chef du camp s’approcha timidement vers moi, me tira dans l’ombre et me demanda avec un accent que je ne puis oublier : « Monsieur l’Abbé, vous refuserez si vous le jugeons bon, ce que je vais vous demander ; permettez-nous de nous agenouiller avec vos scouts autour du feu pour recevoir votre bénédiction ».
« Il m’est impossible de vous dire quels sentiments m’envahirent à ce moment, ni quels mots je prononçai, mais avant de bénir tout ce petit mondes d’enfants protestants appartenant à toutes les confessions, je leur criai mon affection débordante pour leur âmes, et tout ce que je mettais de désir dans ma bénédiction. Depuis ce soir, tous s’agenouillèrent avant de regagner leurs tentes pour recevoir fidèlement et avec quel respect la bénédiction du prêtre catholique : quelques-uns même – scoutmestres de 30 à 40 ans – assistèrent de loin à ma messe, n’osant s’avancer trop près, et venant me confier dans la journée qu’ils s’étaient unis de tout cœur à nous.
J’eus même la consolation d’entendre ces scoutmestres me dire, le dimanche, alors qu’ils passaient près de moi, pour se rendre à l’église anglicane : « Nous espérons bien que dans un temps très rapproché, nous nous unirons complètement et définitivement à vous ».
Nos petits scouts étaient heureux de connaître ces résultats. Ils priaient ardemment pour que la lumière achève de faire son œuvre et leur piété était plus profonde et plus sérieuse.
Les châtelains eux-mêmes qui nous reçurent dans leur propriété connurent les mêmes émotions que les autres Anglais et ils vinrent chaque jour assister à notre prière du soir, Mme Sastard me dit même que ce serait dans notre collège catholique du Havre qu’elle ferait instruire son jeune fils dès qu’il serait en âge de quitter sa famille.
Le bien qui a été amorcé va continuer son œuvre, car les troupes de Plymouth, de Birmingham et de Londres avec qui nous avons campé, ont demandé nos adresses, afin de nous écrire pendant l’année, et l’une d’elles viendra sans doute l’an prochain camper en Normandie avec nous.
Je tenais à vous signaler ce résultat heureux, obtenu par une visite d’une troupe catholique dans un pays protestant. N’y aurait-il pas intérêt à renouveler et à multiplier de semblables visites ? Notre catholicisme ne peut pas en souffrir, à moins que la formation religieuse de nos garçons ait été négligée ou laissée au second plan, et les protestants peuvent être éclairés en voyant ce que nous sommes et comment nous vivons.
Veuillez agréer,… Abbé L.B., aumônier de la 2e Troupe du Havre.

Dans les albums photos conservés au couvent d’Avon, on découvre également l’Abbé Bunel célébrant la messe pour les Guides. Les photos conservées date de juillet 1931. Le scoutisme féminin apparaît au Havre en 1929. Il est probable que l’Abbé Bunel accompagnait également la compagnie du Havre Notre-Dame des Champs.
Durant cette première expérience de scoutisme, Lucien Bunel exerce les fonctions d’enseignant et de surveillant au collège Saint-Joseph. Il n’hésite pas à faire la promotion du scoutisme. Il écrit à l’un des élèves « J’aimerai beaucoup te voir devenir scout dans la troupe de M. Hue. Cela vaudrait mille fois mieux que d’aller faire du football. »

Le 18 août 1931, l’abbé Bunel écrit à René Duramé, chef de troupe : « Mon cher René, c’est un mot d’adieu que je vous écris. Il en coûte trop de voir les personnes que l’on a aimées et de s’en séparer pour que je puisse assister à une dernière réunion des scoutes. »
Un mois plus tard, l’abbé Bunel entre au noviciat des Frères Carmes à Lille ou il va prendre le nom de Jacques de Jésus.
Au noviciat, malgré sa volonté d’avoir une vie contemplative, il souffre de ne plus être en lien avec des jeunes et continue de penser à ses scouts, comme l’atteste cette lettre adressée à Mme Breton, cheftaine des louveteaux : « Cheftaine, Vous avez été tout à fait bonne de comprendre qu’un ermite du Carmel devait vivre dans un grand silence, et par conséquent n’écrire qu’en de très rares occasions. Vous savez bien que le silence n’est pas nécessairement synonyme d’oubli, et quand il s’agit d’un moine, il ne saurait être question d’oubli. Près de Dieu, je n’ai cessé, depuis deux ans, de penser aux petits louveteaux et à leur cheftaine, en me reprochant d’avoir été un aumônier peu fidèle, malgré le bonheur qu’ils m’avaient toujours procuré. »
Ses supérieurs constatant un passage à vide l’envoie à Notre-Dame de Liesse pour prêcher une retraite à des scouts. De retour à Lille, il écrit : « J’ai prêché à des scouts venus en pèlerinage… je suis guéri ! ».

Visiblement conquis par les bienfaits de la méthode scoute pour les jeunes, le Père Jacques de Jésus va l’utiliser dans sa mission de directeur du Petit Collège Sainte Thérèse de Avon.
D’abord en l’intégrant à la méthode éducative de l’établissement. Puis durant la guerre, en proposant, à ses élèves de vivre clandestinement l’aventure scoute.

Il ne fait aucun doute que le Père Jacques intègre des composantes de la méthode éducative du scoutisme dans le fonctionnement du petit collège. Cependant il faut attendre la période de l’occupation pour voir apparaître au sein de l’établissement et dans le cadre des activités extrascolaires la proposition du scoutisme aux collégiens.

C’est de retour à Avon, après avoir connu la « drôle de guerre » et sans doute sous l’impulsion de Marcel Dinand, ancien scout, que le Père Jacques développe la méthode de Baden-Powell. Jacques Chégaray qui a encadré des camps scouts au Havre rapporte qu’ à cette époque, le collège englobait un clan routiers emmenés par Étienne Pesle, une meute de louveteaux et une troupe scouts. Le Père Jacques en était l’aumônier. Il souligne le succès de cette nouvelle activité : quand nous organisions le jeudi des sorties de patrouilles dans la forêt, il ne restait plus, dans la cour, que trois ou quatre irréductibles qu’un Père dévoué emmenait en promenade.

Paradoxalement, le scoutisme fait son apparition au petit collège au moment où il est interdit par les autorités allemandes. L’album photos conservé au Couvent d’Avon atteste de ses activités et demeure sans doute l’ illustration d’une certaine naïveté voir d’un manque de prudence. Car à cette époque les Allemands ne sont pas dupes et ont compris que le scoutisme favorise le patriotisme et l’engagement dans les maquis. En zone nord certaines de ces troupes scoutes clandestines ont eu à répondre de leurs activités devant les autorités allemandes et ont écopé d’une période d’emprisonnement.
Jacques Chégaray rappelle cet état d’esprit que l’occupant condamnait : L’un des avantages du scoutisme c’est que, sous la botte allemande, nous pouvions faire preuve d’un peu de patriotisme en saluant les couleurs chaque matin et en chantant impunément la Marseillaise si le cœur nous en disait.

On le sait, le Père Jacques affectionne particulièrement les grands jeux en pleine air. La forêt de Fontainebleau, les rochers d’Avon offrent un espace où l’imaginaire du Père Jacques et de la maîtrise scoute transforment les collégiens en chasseur de trésor. L’évocation quelque peu romancée d’un grand jeu de piste par Louis Malle, ancien élève du Petit Collège, dans son film « Au revoir les enfants », restitue ce type d’activité.

L’été, les scouts plantent leurs tentes à Balloy un petit village à une vingtaine de kilomètre de Provins. Sans chercher à empiéter sur le rôle du chef, le Père Jacques se cantonne à sa fonction d’aumônier avec le charisme qu’on lui connaît :

Mais quel aumônier ! Ces messes dites en plein air, au petit jour, dans une clairière ou au bord d’un cours d’eau avec ce recueillement extraordinaire si communicatif et ces cinq minutes d’homélie émouvantes, denses,évocatrices dont on ne perdait pas un mot et qui paraissaient toujours si courtes ! « Il parlait lentement, très doucement, si doucement que cela était comme une prière, disait l’un des scouts. Dès les premiers mots, nous étions tous captivés. »
Et quand il se taisait, dans un silence que seul troublait le gazouillis des oiseaux, devant l’impact incroyable de ses paroles sur les garçons qui n’en avaient pas perdu une miette, je me disais toujours : « Quel orateur, ce Père Jacques ! ».

Le but de l’étude de la nature est de donner à chacun le sens de la beauté de la création et de lui faire réaliser l’existence de son Créateur écrivait Baden-Powell. Le Père Jacques est également celui qui initie ses élèves à observer, à s’émerveiller et à voir l’œuvre de Dieu dans la création.


À Balloy, en barque, raconte Claude F., à la tombée de la nuit, le Père Jacques m’a montré le nénuphar qui s’endort, la branche du roseau qui ploie sous le sommeil et va effleurer la surface des eaux. Il m’a fait goûter le coucher de soleil sur la campagne appesantie et lourde du travail des hommes, la prière qui monte avec la nuit, le chant d’espoir des amours étincelantes et diaphanes. Il m’a montré Dieu dans ce petit brin d’herbe qui ploie sous la coccinelle, sous la fraîcheur d’un bain matinal dans l’épanouissement de ma force.

Une anecdote rapportée par Jacques Chégary rappelle cette invocation de la prière scoute : « à travailler sans chercher le repos ».

jac8Une fois, à Balloy, nous organisions un jeu de nuit. Vers onze heures du soir, tout est terminé et les patrouilles regagnent leur tente.
– « Tiens ! dis-je en passant, au Père Jacques, on nous a livré un sac de pommes de terre. Il faudra s’y mettre demain pour tout éplucher. »
Et je regagne ma tente. Le lendemain, aux aurores, je vois le Père Jacques assis sur un tabouret. Il achevait d’éplucher tout seul les cinquante kilos de pommes de terre ! Il ne s’était pas couché. Il avait travaillé toute la nuit, au clair de lune… J’ai pris une photo du Père épluchant sa dernière pomme de terre.

Le 15 janvier 1944, le père Jacques est arrêté par la Gestapo pour avoir caché 3 enfants juifs et être impliqué dans un réseau de résistance. Le Petit Collège ferme ses portes et les élèves sont priés de rentrer chez eux. Preuve sans doute de leur attachement au scoutisme, en attendant leur train, certains se rendent au local scout prendre ce à quoi ils tiennent le plus.

Le Père Jacques est déporté au camp de Mauthausen et meurt à Linz peu après la libération du camp par les Américains.
Lors de son inhumation, le 26 juin 1945, son cercueil est porté par des scouts. En 1946, la presse locale signale la présence de scouts à l’occasion du dévoilement de la plaque commémorant le sacrifice du Père Jacques.

Etendard Père Jacques2La Troupe d’Avon va dès lors porter le nom de « Troupe Jacques de Jésus ». À Barentin, enfin, ville natale du Père Jacques, le scoutisme est lancé en 1944 sous le patronage de Henry de Bournazel. Quelques mois plus tard ce groupe scouts est rebaptisé « groupe Lucien Bunel ». Aujourd’hui encore il porte son nom et garde la mémoire de celui qui fidèle à la prière scoute se dépensa sans attendre d’autre récompense que celle de savoir qu’il faisait la sainte volonté du Seigneur.

Lionel GODMET

Sources  :
- Jacques Chegaray, Un carme héroïque, Edt. Nouvelle cité
- P. Philippe de la Trinité, Le Père Jacques – Martyr de la Charité, Edt Desclée de Bower.
- Archives des Scouts et Guides de France – Paris
- http://www.rezoweb.com/forum/enseignement/asso1907/219.shtml
-Michel Carrouge, Le Père Jacques : « Au revoir les enfants », Edt. Du Cerf, 2003
-  Philippe de la Trinité, Le Père Jacques martyr de la Charité, Edt. Desclée de Brouwer, 1947
- Archives du Couvent des Carmes de Avon
- Témoignages d’anciens scouts